En effet, le lendemain matin elle reçut, rempli jusqu'au bord, son vase accoutumé; mais, le soir, nouvelle privation: l'ânesse fut tout aussi stérile que la veille. Marthe s'inquiète de cet étrange événement, dont elle était loin de deviner la cause. Elle ne pouvait penser que c'était l'espiègle Zélia qui, secondée par Rosine Bérard, s'amusait, dès que l'ânesse était de retour des champs et que les filles de basse-cour vaquaient aux travaux qu'on leur avait imposés, à délivrer l'ânon de l'étable où il était enfermé, et à lui faire téter sa mère à l'insu de tout le monde. Les deux jeunes étourdies s'amusaient beaucoup de la surprise et de l'embarras qu'éprouvait la vieille Marthe lorsqu'elle arrivait, le vase de porcelaine en main, pour traire son ânesse, dont elle ne recevait que des ruades. Cachées dans un coin de la basse-cour, elles riaient sous cape et s'applaudissaient en secret du bon tour qu'elles jouaient à la pauvre vieille, sans songer à tout le chagrin qu'elle éprouverait de la perte irréparable qu'elles lui feraient supporter. Il est de ces imaginations ardentes, inconsidérées, qui n'envisagent que ce qui flatte au premier abord, et que le premier succès d'un projet aveugle sur toutes les suites qu'il peut avoir. Tant il est vrai qu'il faut toujours songer à ce que le plaisir du moment ne soit pas payé cher par le chagrin de l'avenir.

En effet, madame d'Harneville, obligée, pour sa santé, de prendre le lait deux fois par jour, s'occupa sans relâche à se procurer une autre ânesse. L'affliction de Marthe fut profonde; elle se voyait privée d'une rétribution qui devait lui donner une aisance tant désirée. Déjà même, croyant que Margot devenait stérile et d'un accès difficile, elle se disposait à la vendre à bas prix; mais aurait-elle alors le moyen d'acheter un autre âne pour faire ses commissions? et, si elle ne pouvait plus les faire, la voilà donc réduite à demander l'aumône, à finir ses jours dans un hôpital…. Oh! que de maux produits souvent par la plus simple cause!

Rosine et Zélia sentirent alors toute l'importance de la faute qu'elles avaient commise: elles ne purent supporter l'idée de causer la ruine et le malheur de la pauvre femme qu'elles aimaient tant. La honte momentanée d'un aveu n'était rien en comparaison des regrets cuisants qu'elles se préparaient par un coupable silence. Elles révélèrent donc leur secret, et découvrirent le manége qu'elles avaient inventé pour tromper Marthe, sans réfléchir à tout le mal que pouvait produire leur étourderie. Elles reçurent de leurs mères une vive remontrance: madame de Courcelles surtout, qui était aussi sévère, aussi inexorable pour les fautes du coeur, qu'elle était indulgente pour de simples espiègleries, fit connaître à Zélia combien elle était blessé du tour perfide qu'elle avait osé jouer à la vieille Marthe. Elle ne lui pardonna qu'à condition qu'elle remettrait à cette pauvre femme un quartier de la pension qu'elle recevait pour ses menus plaisirs. Madame Bérard, qui était revenue des eaux de Baréges, imposa la même réparation à Rosine. Dès le soir même, l'ânesse, dont le lait n'avait pas été tari secrètement, procura à Marthe la jouissance d'offrir à madame d'Harneville le vase accoutumé. La santé de cette dame fut entièrement rétablie, et Marthe reçut, outre les trente francs par mois, cinq pièces d'or, qui, avec ses économies, et les amendes auxquelles Zélia et Rosine avaient été condamnées par leurs mères, composèrent à la bonne vieille un petit capital et une aisance dont avait failli la priver une simple étourderie. Aussi, lorsque les deux jeunes espiègles, entraînées par leur naturel et leur ardente imagination, jouaient quelques tours aux gens du château, aux habitants du voisinage, elles réfléchissaient toujours sur les effets qu'ils pourraient produire, et se disaient, même en folâtrant: «N'oublions pas le lait d'ânesse.»

LE BATEAU DE SAINT-CYR

OU

LE GROS CHIEN DE FERME.

A une demi-lieue de la ville de Tours, sur la riante levée qui conduit à Saumur, est un village adossé aux riches coteaux de la Loire, appelé Saint-Cyr, séjour remarquable par les délicieuses habitations qu'il renferme, par la beauté de ses fruits et l'exquise qualité de ses vins.

Au bas de ce coteau fertile et très-renommé, vis-à-vis la belle manufacture de tapis établie à Sainte-Anne, sur l'autre rive du fleuve, existe de temps immémorial un bateau qui passe et repasse les nombreux habitants de la ville et de la campagne. Il est ordinairement dirigé par un seul batelier, qui ne se sert que d'avirons plus ou moins longs, selon la hauteur des eaux de la Loire. Comme ce trajet, ordinairement assez prompt, évite beaucoup de chemin aux personnes qui se rendent dans la partie occidentale de la ville, ce bateau, pendant toutes les saisons de l'année, et surtout dans les beaux jours, est très-fréquenté.

Agathine Bertrand, orpheline et sans fortune, existait des bienfaits de son oncle maternel, propriétaire d'une manufacture de carreaux en terre cuite, située près le pont de la Mothe, sur le bord de la rivière. Cet excellent homme, veuf et sans enfants, avait réuni toutes ses affections sur Agathine, sa filleule, et, désirant l'établir d'une manière convenable à l'honnête fortune qu'il amassait par son industrie et son travail, il avait placé la jeune orpheline dans une des meilleures pensions de la ville, où elle se faisait distinguer par son aptitude et ses rares dispositions. Aussi adroite au travail de l'aiguille qu'instruite dans la langue, dans l'histoire et la géographie, Agathine, âgée à peine de treize ans, venait de remporter, dans le concours de l'année, le prix de couture, et surtout celui d'estime, qui toujours annonce un heureux caractère et l'heureux don de se faire aimer. Ce double succès avait vivement touché son oncle: il voulait absolument lui en prouver sa satisfaction. C'était l'époque d'une des brillantes foires établies dans la ville de Tours; le mois d'août était arrivé. Agathine, conduite par son père adoptif aux plus belles boutiques qui garnissaient les terrasses adossées aux murs de la ville, reçoit pour récompense de l'honorable prix qu'elle a obtenu la permission de choisir ce qui lui plairait le plus; la jeune pensionnaire, aussi simple dans ses goûts que modeste par caractère, était en ce moment vêtue d'une robe de percale blanche sans garniture, d'un chapeau de paille orné d'un ruban rose, et portait sur le cou un petit madras à carreaux bleus et blancs. Son oncle s'attendait à ce qu'elle choisirait quelque objet de prix, et suivait le mouvement et l'expression de ses yeux, pour y lire ce qui pourrait lui plaire. Aucune étoffe moderne, aucune broderie, aucun bijou ne put attirer les regards de la jeune personne; mais, en passant devant un magasin de nouveautés, où flottaient au gré du vent plusieurs écharpes de couleurs nuancées, Agathine s'arrête et s'écrie: «Oh! que c'est joli!… on dirait l'arc-en-ciel qui luit après l'orage.» A l'instant même l'excellent oncle fait emplette de la brillante écharpe, dont il entoure la nouvelle Iris. Celle-ci, d'abord, rougit de plaisir, puis de modestie. Elle prétendit que cette parure ne cadrait point avec la simplicité de ses vêtements, et qu'elle n'aimait pas à paraître au-dessus de son état; mais son oncle persista dans son offre, et soutint que sa fille d'adoption, qui venait de remporter le prix d'estime, devait être distinguée de ses rivales. «C'est justement, cher oncle, répondit l'aimable Agathine, pour me montrer digne de ce prix si flatteur, que je dois paraître toujours simple dans ma parure: si je vous en croyais, je prendrais le ton et le costume des premières demoiselles de la ville, et je me ferais moquer de moi. J'ai retenu, parmi les principes que j'ai reçus, qu'on ne doit jamais prendre que ce qui appartient à la classe qu'on occupe dans le monde.—Mais j'ai de l'aisance, mon enfant; je n'ai que toi pour mon héritière; après tout, ma profession de manufacturier ne me place ni au-dessus ni au-dessous de personne; et l'éducation que tu as reçue te donne bien le droit de porter une écharpe. Elle te va si bien! et j'ai tant de plaisir à t'en voir parée!» Il fallut céder à d'aussi tendres instances; et, bien que la modeste Agathine fût dans tout son ajustement d'une grande simplicité, elle ne put être insensible au plaisir de porter l'élégante écharpe, qui lui rappelait et son prix d'estime et la généreuse bonté de son oncle.

Chaque fois que celui-ci réunissait quelques amis à sa manufacture, et principalement le dimanche, il envoyait chercher Agathine à sa pension, par une ancienne bonne qui l'avait vue naître; et toutes deux, après avoir parcouru les quais plantés d'arbres, dont est embellie la partie septentrionale de la ville de Tours, elles gagnaient le bateau de Saint-Cyr et débarquaient sur la rive en face, à peu de distance de la manufacture. La jeune pensionnaire ne manquait jamais, quand il faisait beau temps, de se parer de l'écharpe qu'elle avait reçue de son oncle, et qu'à ce titre elle conservait avec le plus grand soin.