La fête patronale du village avait rassemblé beaucoup de monde au château de Cangé. La mère Durand, déjà plus qu'à moitié guérie de son infirmité, s'y était rendue sur l'invitation de ses deux jeunes bienfaitrices, qui croyaient que leur secret restait ignoré, la bonne vieille leur ayant promis de ne jamais le révéler. Elle fut abordée, dans la foule, par quelques fabricants de soieries qui lui donnaient de l'ouvrage, et s'étonnaient qu'avec un bras en écharpe elle pût répondre à leur confiance avec autant d'exactitude. La pauvre femme rougit et balbutia. Ses regards, en ce moment portés sur Céline et Louisa, semblaient leur dire: «Ne craignez rien, je n' vous trahirai pas.» Mais le vénérable pasteur, qui saisissait toutes les occasions d'exciter la charité chrétienne, désigne à ceux qui l'entourent les deux charmantes soeurs comme les anges tutélaires de la mère Durand, et divulgue tout ce qu'elles avaient fait pour la secourir.
Cette révélation produisit l'effet qu'en attendait le digne vieillard. Les jeunes villageoises des environs, en applaudissant au trait de bienfaisance des deux demoiselles du château, se reprochèrent de s'être laissé prévenir, et se promirent de profiter de l'exemple qu'elles leur donnaient. Elles arrêtèrent que deux d'entre elles feraient tour à tour le service de la semaine auprès de la respectable veuve et l'aideraient dans ses travaux. Chaque dimanche, à la sortie de la messe, toutes les jeunes filles tiraient au sort, et celles qu'il désignait allaient s'établir à la chaumière de la veuve, et la soignaient comme une tendre mère. Jamais le dévidage de la soie n'avait été aussi productif. Mais ce qui vint mettre le comble au bonheur de la pauvre femme, entièrement rétablie de son infirmité, c'est que les jeunes vignerons du pays voulurent à leur tour prouver leur dévouement à la femme, à la digne mère de ceux qui avaient versé leur sang pour la patrie. Ils convinrent également que, tous les mois, deux d'entre eux, choisis par le sort, seraient chargés tour à tour de cultiver le jardin de la veuve, et surtout son clos de vignes, en friche depuis deux ans. Ce pacte, exécuté avec autant de zèle que d'assiduité, procura, dès la même année, à la mère Durand, une récolte d'excellent vin, dont la vente lui rendit l'aisance et la sécurité de l'avenir. Elle ne rougissait point de recevoir les services de cette brillante jeunesse qu'elle avait vue naître, et se disait que lorsque son mari et ses enfants étaient morts au champ d'honneur, il était juste que l'humble champ qu'elle possédait fût cultivé par ceux qu'ils avaient représentés sous les drapeaux français. Le sang des uns était, en quelque sorte, expié par la sueur des autres, et cet échange civique prouvait que le guerrier qui tombe dans les combats ne meurt pas tout entier, et laisse un souvenir honorable qui, tôt ou tard, rejaillit sur sa famille.
La mère Durand existe encore, soignée, honorée par tout les habitants de son village. Elle n'a point quitté le lieu de sa naissance; elle s'occupe quelquefois à dévider de la soie à l'entrée de sa demeure, d'où ses regards attendris se portent sur le château de Cangé; et tous les étrangers qui vont visiter ce beau séjour, instruits de ce fait historique si digne des bons agriculteurs du jardin de la France, se font désigner avec empressement la chaumière de la veuve.
LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ.
Dans les siècles les plus reculés, chez toutes les nations, au palais des rois comme à la cabane du pâtre, l'hospitalité fut un devoir, une espèce de culte qu'on observait avec respect. Les saintes Écritures, les poètes de l'antiquité, les historiens de tous les temps, de tous les lieux, décrivent avec fidélité ce touchant accueil qu'on fit constamment à l'amitié, au malheur, à de hautes vertus, au seul titre d'hommes. On a vu, dans nos troubles civils, des proscrits trouver un asile chez ceux dont ils exposaient la vie; et, lorsque la victoire se lassa de favoriser nos armes, un grand nombre de nos braves défenseurs durent l'allégement de leurs maux, souvent même la conservation de leurs jours, à ce noble et antique usage d'admettre à son foyer l'étranger qui s'est égaré dans sa route, l'infortuné dont la souffrance ou la fatigue ont épuisé les forces.
Estelle Mornand, âgée de quinze ans, et Mélanie Valcour, qui n'en comptait qu'environ quatorze, élevées dans le même pensionnat, éprouvaient un mutuel attachement qui les dédommageait de l'absence de leurs parents. Estelle était fille d'un chef d'escadron que de graves blessures avaient forcé de se retirer du service. Mélanie était l'unique enfant d'un riche habitant de la ville de Tours, qui possédait une des plus agréables terres du jardin de la France, située sur les bords de la Vienne, dans les environs de Chinon. Les deux jeunes pensionnaires, liées par cette douce sympathie de goûts, de penchants qui toujours a tant d'empire sur les âmes neuves, ne pouvaient exister séparées l'une de l'autre. Lorsque Mélanie allait à la terre de ses parents, c'était une correspondance qui, chaque jour, exprimait le tourment de l'absence; et, lorsqu'Estelle se trouvait forcée de rester près de son père, devenu veuf, et dont les blessures exigeaient des soins assidus, Mélanie obtenait de sa mère la permission d'aller passer auprès de sa chère compagne tout le temps qu'elle pouvait dérober à ses études. En un mot, on citait partout les deux jeunes pensionnaires comme un modèle de la plus parfaite amitié.
Toutefois la différence de fortune produisait chez les deux inséparables plus ou moins d'application au travail. Mélanie, unique héritière d'un père opulent, dont elle était aimée, et d'une mère chez qui l'indulgence égalait la tendresse, n'obtenait pas dans ses études le même succès que sa jeune amie. La première, certaine de réunir tous les avantages de l'opulence et d'être recherchée par les familles les plus distinguées, ne possédait que ces demi-talents de société, que cette instruction suffisante pour se présenter dans le monde. La seconde, qui n'avait pour ressource que la pension de retraite dont jouissait son père et quelques modiques économies qu'il avait pu faire, se livrait avec ardeur aux leçons en tout genre qu'elle recevait dans l'honorable maison où s'était écoulée son enfance. Elle joignait à l'instruction la plus étendue des talents qu'elle portait jusqu'à la perfection. Elle peignait le paysage avec une facilité remarquable et l'animait de figures posées avec une vérité frappante. Douée d'une voix flexible et pénétrante, elle accompagnait sur le piano; déjà même elle exécutait, à livre ouvert, tout ce que les grands maîtres composaient de plus savant. Aussi avait-elle remporté les premiers prix de musique et de peinture, tandis que sa jeune compagne n'avait pu mériter qu'un second accessit, et cela parce que l'aimable Estelle l'excitait sans cesse à vaincre son indolence et lui faisait faire des études particulières avec tout le zèle d'une soeur aînée, avec ce noble désir d'élever jusqu'à elle l'objet de ses plus tendres affections.
Tant que cette supériorité en tout genre n'eut lieu qu'à la pension, l'amour-propre de Mélanie n'en souffrit aucunement. Elle trouvait même une espèce de triomphe à se dire l'inséparable de la charmante Estelle, qui réunissait tous les suffrages et recueillait toutes les couronnes. La première amitié, ce sentiment à la fois si vif et si doux, est une association délicieuse, où tout est nivelé par le coeur, où l'on ne connaît aucune prérogative, aucune suprématie. Le succès de celle qu'on aime devient en quelque sorte personnel, et l'on s'identifie avec elle jusqu'à se croire de moitié dans les éloges qu'elle mérite, dans les récompenses qu'elle obtient. Mais en est-il toujours de même dans le monde? C'est ce que nous démontrera l'anecdote dont je fus le témoin, et que je me fais un devoir de raconter à mes petites amies, pour les prémunir contre ces atteintes de l'amour-propre qui nous aveuglent et nous détachent par degrés de ce que nous aimions le plus.
Le temps des vacances était arrivé. Monsieur et madame Valcour se disposaient à conduire Mélanie à la terre qu'ils possédaient sur les bords de la Vienne; mais celle-ci, plus attachée que jamais à sa chère Estelle, pria son père et sa mère de permettre qu'elle emmenât son amie, dont la santé était altérée par excès de travail, et qui, tout en se rétablissant, lui procurerait la société la plus agréable et la plus utile. Mélanie n'eut pas de peine à obtenir de ses parents la permission qu'elle réclamait; et le brave Mornand, forcé d'aller prendre les eaux pour achever de cicatriser ses blessures, fut ravi que, dans son absence, sa fille allât respirer l'air de la campagne sous les auspices de l'amitié.
Voilà donc nos deux jeunes pensionnaires établies dans un très-beau château, au milieu de vastes jardins, de bois délicieux, et sur les bords d'une rivière qui répandait partout la fraîcheur et la fécondité. Oh! que de promenades sur l'eau! que de courses en char-à-bancs! que de joyeuses parties dans les environs! Ce qui charmait surtout nos deux pensionnaires, c'était le voisinage de la ville de Chinon et d'un grand nombre de belles habitations, dont les propriétaires formaient une société choisie. Chaque jour se renouvelait une réunion nombreuse, et souvent, au sein de cette heureuse liberté qu'autorise le séjour des champs, on retrouvait le charme et les avantages d'une grande ville. Tantôt c'était un concert composé à l'improviste, et qui, par cela même, n'en devenait que plus attrayant; tantôt on jouait un proverbe, où la gaieté décente et l'esprit sans prétention faisaient naître des scènes comiques, inspiraient d'heureuses saillies; tantôt enfin c'était une fête de village où les riches propriétaires, confondus parmi les bons et joyeux agriculteurs, prouvaient que le plaisir ne connaît ni les rangs ni les distances.