Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer ici mon séjour.
Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le trouble à nos cœurs et l'ivresse à nos sens.
Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre ses bras les horreurs du dégoût.
Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon triste destin et rompit mes chaînes.
Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être amoureuse: Gustave seul me l'a appris.
Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il l'état de mon cœur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui faire oublier l'univers!
Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.
Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance est épuisée: il faut lui en faire l'aveu.
Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en tremblant ma tendresse.
Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par mes regards ce qui se passe dans mon cœur: mais il fait comme s'il ne m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.