Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être contente.
Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la terre d'Osselin: A quelque chose le malheur est bon.
De Lomazy, le 20 août 1770.
LX
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!
Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia, j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une idée confuse, que je ne pouvais démêler.
—Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis vous remettre.
Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il s'écria soudain:
—Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne vous souvenez-vous plus de Sansterres?
—Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des nouvelles de tes jeunes messieurs.
—Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
—Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
—Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant leur désastre.
—Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
—Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.