fanée: la chamarre. A la tête, un béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche. Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.

Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors, dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.

Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts nécessaires pour rendre un homme sympathique.

Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié dans la région.

Yan doit sa fortune à la terre. Aussi

aime-t-il son pays d'un amour invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.

Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris, qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles! Satané Paris!

Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que ses

colons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un héroïque amour du terroir.

—Va, va, Briquet!