M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.
—Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!
Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.
Le député le regarda de nouveau, et
la surprise du premier moment se changea aussitôt en compassion.
Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix amicale:
—Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité, et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci, et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du Bignaou
possède cinquante mille livres de rente et s'habille comme un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez, je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs, soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune, et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.
Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut, le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.
—Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.