On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, madame?—Quinze sous, mon garçon.—Les voilà, madame.—Tu es du Morvan, mon petit?—Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»

Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui demande à se louer.—Quel âge as-tu?—Douze ans, monsieur.—De quel pays es-tu?—De Menou.—Ah, tu es du Morvan.—Oui, monsieur.—Sais-tu battre à la grange?—Oui, monsieur.—As-tu déjà servi?—Quatre ans, monsieur.—Combien veux-tu gagner par an?—Monsieur, dans mon pays, on gagne du grain et de l'argent.—Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé à coucher à la paille?—Oui, monsieur.—Si je suis content de toi, je te donnerai un louis par an.—Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas mon dîner.—Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»

Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de pierres, ils m'appelaient le poil rouge; j'étais toujours le plus fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait accoutumés[12].

Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne travaille pas le dimanche.—Eh bien! dit ma sœur, que va-t-il faire?—Il servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien propre.—Soyez tranquille, tout cela sera fait.»

Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant chez ma sœur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.

Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va la besogne?—Mais, monsieur, pas mal.—Voyons la grange. Ce que tu as fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien faites.—Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.—Allons, mon garçon, viens déjeuner.»

Enfin, le cœur gros, je vais chez cette sœur que ma mère avait élevée comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère dit: «Il faut lui faire de la soupe.—Eh bien! demain; je me suis levée trop tard.»