Ils me firent appeler:
«Jeune homme, dit le représentant qui me connaissait de Coulommiers, faites voir ce cheval à ces messieurs; montez-le!»
Je le fais trotter sur tous les sens, et au galop encore une fois. Je reviens le présenter. On dit: «C'est bien monter; il est hardi, votre jeune homme.» M. Potier leur dit: «C'est lui qui a dressé le beau cheval de Mgr le président; personne ne pouvait le monter, il a fallu le mener en plaine et il l'a rendu docile comme un mouton.» Le président dit à un officier: «Donnez un louis à ce jeune homme pour le cheval qu'il m'a dressé et cent francs pour ceux-ci; il faut l'encourager.»
L'officier dit aux gardes: «Vous voyez ce garçon comme il manœuvre un cheval.» Je fus bien récompensé par tout le monde; les militaires me pressaient les mains en disant: «C'est un plaisir de vous voir à cheval.—Ah! je les fais obéir, je corrige les mutins et flatte les dociles; il faut qu'ils plient sous moi.»
Enfin, M. Potier livre ses vingt chevaux qui furent tous acceptés, avec les couvertures, sur un mémoire à part, et tous les frais de voyage à leur compte. «Sans cela, leur dit M. Potier, je serais en perte.» On lui répond: «Vous êtes connu, les remontes que vous avez fournies ne laissent rien à désirer.—Je vous remercie, dit M. Potier.—Vous ferez trois mémoires: on vous fera trois mandats que vous toucherez au Trésor; ils seront signés par le trésorier du Gouvernement et seront payés à vue. Maintenant, je vous nomme pour recevoir six cents chevaux qui arrivent d'Allemagne; taille de chasseurs et hussards. Cela vous convient-il? Il vous faut de huit à dix jours pour les recevoir. Vos appointements seront de trois francs par cheval, y compris votre garçon, qui les montera tous; et surtout soyez sévère avec les Allemands; vous recevrez des ordres aussitôt l'arrivée.—Vous pouvez compter sur moi.—Les officiers seront là pour recevoir leurs chevaux.»
M. Potier finit ses affaires et nous partîmes pour Coulommiers où monsieur fut bien fêté à son arrivée de ce voyage de trois mois; toutes les affaires de la maison étaient comme monsieur le désirait. «Eh bien! mon ami, es-tu content de ton voyage?» dit Mme Potier.—Je suis enchanté de ces messieurs. Tout s'est passé pour le mieux du monde. Jean s'est surpassé d'adresse; il s'est fait remarquer de tout le monde; de plus, il est invité à venir avec moi pour recevoir six cents chevaux de remonte pour la cavalerie et c'est lui qui est nommé pour les monter; tous ces messieurs l'ont compris dans les émoluments qui me sont alloués. Tu peux lui faire ton cadeau, il le mérite. Il a soufflé le pion aux grenadiers du Directoire pour manier un cheval.»
Madame me mène le dimanche à la ville et me fait cadeau d'un habillement complet: «Vous enverrez tout cela à mon mari avec la facture acquittée.»
Combien je fus flatté de ce procédé! M. Potier me présente le paquet: «Voilà le cadeau que vous avez mérité! Il faut lui faire faire son habillement de suite. Demain nous reprendrons nos travaux au moulin; il nous faut deux cents sacs de farine pour Paris.»
Toute la semaine fut employée au moulin; le dimanche nous passâmes nos chevaux en revue; monsieur et madame furent dîner en ville. Et moi de régaler tous les domestiques de nos voyages, racontant tout ce que j'avais vu à Paris. Le soir, je fus chercher mes maîtres sans leur permission. Ils furent contents de cette attention et je les ramenai à minuit. Le lendemain, je reçus mes habillements; tout était complet.
«Allons, Jean! il faut voir si tout cela va bien!» Ils me mènent dans leur chambre et président à ma toilette, disant: «On ne vous reconnaîtra plus!… Tenez, ajoute madame, voilà des cravates et des mouchoirs de poche. Je vous ai acheté une malle pour mettre toutes vos affaires.—Monsieur et madame, je suis confus de toutes vos bontés.»