Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les enfants?—Ils sont couchés», répondait la marâtre.

Et tous les jours la même chose… Jamais nous ne voyions notre père; elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.—Nous mourons de faim; elle nous bat tous les jours.—Allons! rentrez, je vais voir cela.»

Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à personne.»

De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois.
C'est moi qui servais de chien à la bergère.

«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.

Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui gisait sur le carreau!

Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui ramassais les miches de la semaine. De là, je pars pour la foire d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze bêtes à cornes, dont six bœufs. L'hiver, je battais à la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; j'étais dans la misère la plus complète.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon maître apporter ma miche pour mes vingt-quatre heures, qui consistait en une omelette de deux œufs cuite avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.