«Mon frère, qui est accouru près de moi pour déplorer mon infortune et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas laissé ignorer le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon terrible sort. Je sais, Madame, que c'est à vos démarches et à votre persévérante bonté que je dois de n'être pas tombé sous le couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait grâce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.

«En me conservant la vie, le roi m'a condamné à en passer vingt années, c'est-à-dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie, confondu avec les plus vils fléaux de la société; c'est une douloureuse et bien longue agonie à laquelle la mort qui ne frappe qu'un instant serait sans doute préférable. Mais je suis soutenu par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un succès complet.»

Roger ne se trompait pas dans son espérance: en 1824, sous le ministère de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entière de sa peine.

Pendant le ministère de M. de Montmorency, et dans cette même année 1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de la reine Désirée de Suède, maria sa fille aînée Zénaïde au fils aîné de Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et a été depuis le prince de Canino. Le mariage fut célébré à Bruxelles, le 29 juin 1822.

Les traités de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes les législations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager, changer de résidence, être autorisé à séjourner dans aucun État de l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances. Beaucoup d'entre eux trouvèrent un refuge en Italie, la plupart s'établirent à Rome, ville d'asile, où, en tous temps, les royautés déchues ont trouvé, sous la bienveillante protection du chef de l'Église, une noble hospitalité!

Joseph Bonaparte avait cherché un asile aux États-Unis d'Amérique. Sa femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau ménage auprès de lui dans le courant de l'année suivante. Mais auparavant, elle désirait garder quelques semaines encore auprès d'elle son gendre et sa fille; et en même temps elle craignait d'exposer Charles-Napoléon Bonaparte à quelque désagrément pour rupture de ban, si son séjour à Bruxelles se prolongeait sans autorisation.

Mme Récamier fut invoquée: elle reçut, à deux jours de distance, une lettre d'Aix-la-Chapelle où la reine Désirée avait été voir son fils, le prince Oscar qui maintenant règne en Suède, et la communication d'une autre lettre, sur le même sujet, écrite par l'ex-reine d'Espagne.

Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succès de la négociation dont on priait Mme Récamier de se charger, non point pour enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont la bonté était sans limites, mais parce que ces lettres et les circonstances qui les motivèrent sont curieuses par les noms des personnes intéressées, et comme détail de moeurs. Dans la sorte d'interdit que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes d'État qui se succédèrent dans les conseils de ces princes, mirent toujours de l'empressement à adoucir, vis-à-vis des membres de la famille de Napoléon, la rigueur des traités. À cet égard, M. de Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.

LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.

«Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.