Mme Récamier n'eut à partir de ce moment aucun rapport de société avec Fouché. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva à Terracine, avec le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle circonstance.

L'impression pénible que cette basse négociation avait produite sur l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas à s'effacer, et elle crut que puisqu'elle consentait à l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver du ressentiment.

Jamais sa vie mondaine n'avait été plus brillante, jamais les affaires de M. Récamier n'avaient paru plus prospères et n'avaient été plus étendues; le crédit de sa maison était immense, et il occupait sans contestation le premier rang parmi les financiers de l'époque; pourtant cette existence si riche et si animée était loin de faire le bonheur de celle à laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la véritable félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient: elle n'était ni épouse ni mère, et son coeur désert, avide de tendresse et de dévouement, cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles.

À propos de la sorte d'isolement dans lequel s'était écoulé sa vie, M. Ballanche lui écrivait un jour, dans le langage mystique dont il revêtait habituellement sa pensée:

«Ce qu'il y a eu de séparé dans votre existence n'est pas ce qui vous eût le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phénix, oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois odoriférants, dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois, sans doute, il envia le sort de la blanche colombe, parce qu'elle avait une compagne semblable à elle.

«Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes: l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même, vous vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes.»

En l'absence d'une réalité à laquelle ses principes, sa pureté, le rigide sentiment du devoir ne lui permettaient pas de s'abandonner, Mme Récamier en poursuivait le fantôme dans les passions qu'elle inspirait. L'effet ordinaire de la coquetterie chez les femmes, c'est l'aridité du coeur, et elle donne presque toujours le droit de les supposer égoïstes; pour Mme Récamier, il entrait dans son désir de plaire bien plus d'envie d'être aimée que d'être admirée, et la bonté, la sympathie de son coeur étaient si sincères, que tous les hommes qui furent épris d'elle et dont elle repoussa les voeux, loin de lui garder rancune, devinrent pour elle autant d'amis inaltérablement dévoués. Au reste, Mme Récamier trouvait dans la charité des satisfactions plus réelles, plus dignes de son âme élevée que ne pouvaient lui en fournir les dangereux succès de sa beauté.

Sa générosité était sans bornes, et ce n'était pas seulement de son argent qu'elle faisait aumône; tout malheureux avait droit à son intérêt: sa grâce, sa politesse la suivaient dans ses rapports avec les plus humbles, les plus rebutantes misères. Elle donnait beaucoup, et elle faisait beaucoup donner; elle employait tous les moyens d'influence et de crédit qui s'attachent à une grande existence, à secourir des infortunes, à protéger des gens sans appui. C'était le seul moyen, disait-elle, de rendre les petits devoirs de la société supportables que de les utiliser ainsi; il fallait faire du monde non point un but mais un moyen.

Aidée par les conseils de M. et de Mme de Gérando, si experts dans la pratique de la charité, elle avait fondé, sur la paroisse de Saint-Sulpice, au temps de l'opulence de M. Récamier, une école de jeunes filles qui devint bientôt si nombreuse que les seules ressources de la charité privée ne pouvaient la soutenir. On eut recours aux souscriptions.

La lettre que Mme de Gérando écrivait à la belle Juliette, alors à Auxerre auprès Mme de Staël, pour lui rendre compte de l'état de l'école, ne semblera pas, je crois, dépourvue d'intérêt.