Je ne ferai qu'une seule citation, et je ne nommerai pas la personne dont la lettre me paraît donner une idée de l'état commun des esprits. Cette lettre est écrite par un parent de M. Récamier, haut placé dans la magistrature, homme d'intelligence pourtant, et qui avait une sincère affection pour sa belle cousine.

«Septembre 1811.

«La position où vous vous trouvez maintenant est assez peu faite pour vous; il ne faut pas qu'elle dure, il ne faut pas surtout qu'elle s'aggrave. C'est par cette raison que je tremble de vous voir voyager. Il est telle rencontre que vous pourriez faire qui pourrait vous faire perdre la liberté, surtout d'après les circonstances politiques où il paraît que nous allons bientôt nous trouver. Ne perdez jamais de vue que vos pas seront comptés, et qu'il y a tant de gens qui aiment à faire les bons valets, que, changeant tous les jours et de domicile et de société, il serait bien difficile qu'il ne se trouvât quelqu'un qui voulût faire sa cour à vos dépens.

«D'ailleurs le monde pour vous va se composer de deux espèces de personnes, les unes qui dépendent du gouvernement et qui s'éloigneront de vous, les autres qui y sont opposées, et qui, par l'accueil distingué qu'elles vous feront, satisferont leur haine et auront l'air de vouloir vous dédommager; ceux-là, il faut les fuir: ils vous feraient plus de mal que les indifférents.

«Avez-vous bien réfléchi à ce que c'est que la vie qu'on mène sur les grands chemins et dans les auberges? Si je ne me trompe, elle doit être bien éloignée de vous plaire; rien n'est à la fois plus insipide, plus ennuyeux et plus coûteux.

«Voici la vie que j'aurais indiquée pour vous, si j'eusse été appelé au conseil.

«Vous avez en vous-même assez de ressources pour fuir l'ennui pendant un petit nombre de mois. Ce temps, vous l'auriez passé dans quelque ville du deuxième arrondissement de police; vous auriez vu peu de monde, surtout point de gens ayant trop d'esprit. Vous auriez bientôt vu autour de vous une petite société choisie dans le sens de ma lettre; les rapports qui seraient venus auraient été comme il faudrait qu'ils soient, et bientôt on ne se serait plus souvenu des jours de la tempête, et j'aurais pu vous faire bientôt tout à mon aise les visites, rares mais affectueuses, dont la suppression me prive plus que je ne puis dire.»

Mme Récamier s'imposa, pendant toute la durée de son exil, une réserve que commandaient assez son isolement et sa jeunesse; mais, résolue à ne point solliciter son rappel, elle n'avait aucune raison de suivre une ligne de conduite à laquelle la hauteur de son âme n'eût pas su se plier. Aussi son exil ne fut-il jamais révoqué; elle avait demandé à ceux de ses amis qui, comme Junot, approchaient familièrement de l'empereur, de ne pas même prononcer son nom devant lui.

Si la plupart des fonctionnaires, ainsi que l'annonçait le parent dont nous avons cité la lettre, s'éloignèrent d'une exilée, il en fut, et j'aime à mettre le duc d'Abrantès au premier rang, qui restèrent fidèles à une amie que l'adversité avait visitée, et j'ajoute que leur fidélité ne leur nuisit point.

Après le départ de Mme de Catellan, Mme Récamier abandonna la Pomme-d'Or et prit, rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au moins le mérite d'être commode et silencieux.