Mme DELPHIN À Mme RÉCAMIER.

«Lyon, 5 février 1812.

«Je ne saurais vous rendre, mon aimable soeur, tout le plaisir que j'ai éprouvé en recevant de vos nouvelles par vous-même. M. de Montmorency m'a assuré que vous jouissiez de la meilleure santé, que vous supportiez votre exil avec une philosophie toute chrétienne, et que vous receviez, dans le pays que vous habitez, l'accueil le plus flatteur de tout ce qui est capable d'apprécier le mérite. Il m'a ajouté qu'il y avait tout lieu d'espérer que les voeux de votre famille et de vos amis sur votre retour seraient bientôt remplis; je le désire ardemment, ma bonne soeur, pour vous et pour le bonheur de mon frère, à qui votre absence est bien pénible.

«Je vous remercie de m'avoir procuré l'avantage de connaître M. de Montmorency, dont j'avais ouï parler plusieurs fois avec éloge: sa physionomie annonce tout ce qu'il est. Il m'a fait part de vos bontés pour ma petite-nièce, des soins que vous prenez pour former son coeur à la vertu. J'aime à croire qu'elle répondra à tout ce que vous faites pour elle, et qu'elle vous donnera un jour les consolations que vous méritez à tant de titres.

«Mon mari et mes enfants ont partagé le plaisir que j'ai eu à m'entretenir de vous; ils vous font mille compliments. Agréez, chère soeur, l'assurance de mon sincère attachement.

«DELPHIN, née RÉCAMIER.»

Huit mois s'écoulèrent ainsi péniblement à Châlons. Mme de Staël insistait auprès de son amie pour la décider à quitter ce triste séjour; elle lui écrivait:

«Je souhaite extrêmement, à présent, que vous veniez à Lyon: si j'ai mon passage sur la frégate, je puis me déchirer encore une fois le coeur en vous embrassant là. Vous serez sur la route d'Italie, vous aurez quelques-unes des distractions qu'il ne faut pas dédaigner, car elles font du bien aux nerfs. Hélas! généreuse victime, je sais ce que vous souffrez; croyez-m'en sur les dédommagements possibles dans cette situation. Le préfet de Lyon est assez bon et d'assez bonne compagnie: je vous en prie, venez à Lyon. Ne vous embarrassez pas des petits obstacles de famille: vous êtes sans parents, comme vous êtes sans égale. Sortez d'un lieu où tout est remarqué, parce qu'il n'y a personne.»

Sans espérer trouver ailleurs un grand soulagement à sa position, Mme
Récamier se décida à partir pour Lyon au mois de juin 1812.

Le séjour de Lyon offrait réellement à Mme Récamier plus de ressources qu'elle n'en aurait pu trouver dans aucune autre ville. La famille de son mari y était nombreuse et honorée, et dans cette famille, qui l'accueillit avec empressement, se trouvait une personne d'un mérite supérieur. Mme Delphin, soeur cadette de M. Récamier, dont nous venons de citer un billet, présentait en effet un type admirable de la charité et de la vertu héroïque comme on la pratiquait au temps de saint Vincent de Paul. Jamais coeur ne fut plus ouvert à l'amour des pauvres; sa vie entière leur était consacrée. Prisonniers, filles perdues, enfants abandonnés, malades, créatures souffrantes, quelle que fût la nature ou la cause de leurs douleurs, c'étaient là les objets de sa prédilection. Ce qu'elle savait trouver de temps, de ressources, d'argent pour soulager ses chers malheureux ne peut se comprendre, et je n'ai jamais oublié l'inflexion de voix avec laquelle cette sainte personne, en répondant au dernier mendiant qui implorait sa charité, l'appelait: Mon pauvre ami.