En arrivant à Paris, vers 1786, sa première curiosité avait eu la reine pour objet, et après l'avoir vue il chercha, avec plus d'empressement encore, les occasions de la rencontrer. Apprenant qu'il allait y avoir une grande chasse à courre à Saint-Germain, il résolut d'y aller, se promettant de jouir toute cette matinée de la vue de sa belle souveraine.

M. Simonard était petit, court, gros; son nez était fort grand, il n'avait nulle habitude de monter à cheval, et devait y faire une singulière figure. En arrivant à Saint-Germain il s'assure d'un cheval de louage, l'enfourche et se rend au lieu du rendez-vous de la chasse royale; piquant sa méchante monture, il prend le pas de la brillante cavalcade et parvient à se placer assez près de la reine.

Il suivait la chasse obstinément sans perdre de terrain, lui et sa bête ruisselant de sueur et de fatigue; et la reine eut bien vite remarqué ce cavalier acharné à sa poursuite et son étrange équipage: elle était à cheval elle-même et de temps en temps tournait la tête gaiement pour voir si ce drôle d'admirateur se laissait distancer: il tenait bon.

Enfin, au détour d'une allée, le gros de la chasse s'étant un peu dispersé, et la suite de la reine se réduisant à un petit nombre de personnes, M. Simonard maintenant sa poursuite, la reine s'arrêta et se retournant vers lui avec un bon et franc rire:

«Comptez-vous, Monsieur, lui dit-elle, suivre ainsi la chasse bien longtemps?

—Aussi longtemps, Madame, que les jambes de mon cheval pourront me porter.» La pauvre bête expirait. La reine rit de nouveau, salua et prit le galop.

M. Simonard aimait à conter cette aventure à ceux qui reprochaient à la reine un peu de hauteur.

Serait-il impossible que cette chasse à courre ait été celle dont M. de Chateaubriand fait le récit dans ses mémoires, et où, en 1787, il fut admis à monter dans les carrosses du roi?

À l'époque où Juliette arriva à Paris pour ne plus quitter sa mère, rien n'était déjà plus charmant et plus beau que son visage, rien de plus gai que son humeur, rien de plus aimable que son caractère. Le fils de M. Simonard, qui était du même âge qu'elle, devint l'ami et le camarade de ses jeux. Voici une petite anecdote de leur enfance que j'ai entendu conter à Mme Récamier:

L'hôtel que M. Bernard habitait rue des Saints-Pères, 13, avait un jardin dont le mur, mitoyen avec la maison voisine, séparait les deux propriétés. Ce mur avait à son sommet une ligne de dalles plates qui formaient une sorte d'étroite terrasse sur laquelle il était facile de marcher. Simonard grimpait sur ce mur, y faisait grimper sa petite compagne et la roulait en courant sur le haut du mur dans une brouette. Ce dangereux plaisir les divertissait infiniment l'un et l'autre. Le jardin du voisin possédait de très-beaux raisins en espalier le long de la muraille; les deux enfants les convoitèrent longtemps, et Simonard se hasarda à en dérober des grappes: Juliette faisait le guet. Ce manége se renouvela si souvent que le voisin s'aperçut de la disparition de ses raisins. Il ne lui fut pas difficile de conjecturer d'où pouvaient venir les picoreurs de sa vigne. Furieux, il se met en embuscade, et quand les deux enfants sont bien occupés à prendre le raisin, il leur crie d'une voix tonnante: «Ah! je prends donc enfin mes voleurs!» D'un saut le petit garçon disparut dans son jardin. La pauvre Juliette, restée au sommet du mur, pâle et tremblante, ne savait que devenir. Sa ravissante figure eut bien vite désarmé le féroce propriétaire, qui ne s'était pas attendu à avoir affaire à une si belle créature en découvrant les maraudeurs de son raisin. Il se mit en devoir de rassurer et de consoler la jolie enfant, promit de ne rien dire aux parents et tint parole: cette aventure fit cesser toute promenade sur le mur.