«Ce 31 octobre 1816.

«Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée paisiblement.

«Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper trop vivement.

«La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»

Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris, qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été de 1817.

Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à elle-même déclinait visiblement.

Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le 17 février 1816.

«Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et en anglais.

«Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, lui s'y attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime toujours croissante pour son caractère.

«Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»