A l'époque où commence notre histoire, l'aîné, un garçon, pouvait avoir neuf ans, peut-être dix, et le plus jeune, une fille, huit ans à peine. Il ne faut pas me demander s'ils étaient jolis; c'était chose fort difficile à découvrir sous leurs haillons, et je ne saurais vraiment vous répondre. Cela, du reste, leur importait si peu, qu'ils eussent été eux-mêmes bien embarrassés de dire s'ils avaient le nez camard ou aquilin; de la vie, ils ne s'étaient regardés dans un miroir.

Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur intelligence; ils en avaient, sans doute, mais il n'y paraissait guère, car ils avaient toujours vécu comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, ni écrire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui concernait leur première enfance, et ne connaissaient rien des parents qu'ils avaient perdus, ni de l'époque ou du lieu où ils étaient nés. Aussi loin dans le passé qu'ils pouvaient se reporter par le souvenir, ils se voyaient du matin au soir errant sur le pavé de Paris; où ils offraient aux promeneurs des bouquets de roses et de violettes qu'on leur achetait trop rarement, et du soir au matin couchés côte à côte sur de misérables paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph Ledoux.

Lorsque César, qui avait par moment des idées vagues et confuses d'un temps plus heureux, s'enhardissait assez pour questionner Joseph, celui-ci répondait invariablement qu'ils n'étaient que de misérables enfants trouvés. Enfants trouvés!... Cela les faisait réfléchir: ils se représentaient tous deux abandonnés sous le porche d'une église, comme ils entendaient dire qu'on trouvait quelquefois des enfants nouveau-nés, ou bien perdus dans un chemin de traverse, au milieu des bois, tels que César en voyait toujours la nuit dans ses rêves, bien qu'à sa connaissance il n'eût jamais été à la campagne. Et c'était pour eux un grand sujet de désolation!

Ah! si à défaut de parents, la Providence leur avait seulement donné des amis! Mais l'amitié, douce au coeur des enfants comme au coeur des hommes, leur faisait aussi défaut. Personne ne s'intéressait à eux au delà de cette pitié passagère que leur grande jeunesse inspirait à quelques promeneurs. De temps à autre ils entendaient qu'on disait en passant près d'eux: »Pauvres petits!» Touchés jusqu'au fond de l'âme, ils levaient sur la personne qui avait parlé ainsi leurs beaux yeux pleins de reconnaissance, mais on leur donnait deux sous et puis c'était fini. Ils étaient donc seuls au monde et abandonnés de tous, excepté de Dieu, qui veille toujours sur ses créatures; mais ils ne connaissaient point Dieu.

Si, je me trompe, César et Aimée avaient un ami. Un seul, il est vrai, mais plus attaché et plus dévoué qu'on ne serait autorisé à l'exiger d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'était, hélas! qu'un pauvre caniche aussi mal placé dans la hiérarchie des chiens que ses maîtres dans celle des hommes. D'un extérieur peu fait pour inspirer la confiance, il était horriblement malpropre et avait l'air de porter des guenilles en guise de toison. De plus il avait le malheur d'être maigre à lui tout seul autant que les sept vaches qu'un certain roi d'Égypte vit en songe, comme il est expliqué dans la Bible. Mais cela ne fait rien; ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras et les mieux soignés qui sont les meilleurs et les plus intelligents. Si Balthasar était laid et chétif, en revanche, sa cervelle de chien était bien organisée; il avait beaucoup de moyens, et, en outre, du coeur assez pour faire honte à bien des hommes.

C'était vraiment une bonne et intelligente bête; et quand je songe aux preuves d'attachement qu'il a données à ses jeunes maîtres, et à sa conduite si sagement raisonnée en maintes circonstances, je me demande comment il se trouve des gens assez hardis ou assez aveugles pour refuser aux caniches la faculté de penser.

Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar ne ressemblait en rien à ces chiens idiots qu'on voit tous les jours s'attacher au premier venu qui veut bien se déclarer leur maître, et sont toujours prêts à s'humilier devant la force. De tels chiens ne méritent seulement pas qu'on daigne s'occuper d'eux. Quant à lui, il ignorait la bassesse et n'avait point tant de servilité dans le coeur au service des hommes.

Son éducation avait été fort soignée; des maîtres habiles et bien inspirés l'avaient doté de nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait alors un parti assez avantageux. On ne savait pas en ce temps-là que l'adversité obligerait un jour Balthasar à faire un gagne-pain des tours d'adresse et de force qu'on lui avait enseignés pour charmer ses loisirs et ceux de ses amis. Mais la vie est ainsi faite: personne ne peut répondre de l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux partagés sous le rapport des richesses passer de l'opulence à la misère avec une rapidité bien faite pour donner à réfléchir!...

Quant à Balthasar, il n'était point tombé d'une hauteur vertigineuse; c'était au milieu d'une honnête famille d'artisans, et non dans le chenil d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait naître.

Il n'en avait pas moins été très-dur pour lui de se trouver ensuite au service d'un bateleur, et surtout d'un bateleur ivrogne et méchant comme était Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez bien, je pense, était un chien savant, ou, si vous le préférez, un chien artiste.