C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly. Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux: devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé. Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur. L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de gaz.
Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.
Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?... Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la campagne?
Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre, et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles. Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.
CHAPITRE VI.
Florentin et Florentine.
Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille accompagnée d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent pour admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu'à la lueur d'une lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue.
«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix maniérée, que font là ces enfants? Les connaissez-vous, Marie?
—Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh! pour ça non, mam'zelle, ils ne sont pas du village.