—Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne.

—Ah! fit le gendarme en jetant de côté un coup d'oeil expressif sur nos amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche béante, écoutaient avec une sorte de stupeur.

—Les pertes sont-elles considérables? demanda M. Robert.

—A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages sont dans la rue.... Il y aura de la misère.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; les bestiaux qu'on veut sauver et qui, effrayés par le feu, refusent de sortir des étables où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont peur de périr, les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits enfants qu'on oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... Puis les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le désordre!... les flammes qui se font des trouées et se jettent sur les malheureux qui veulent les éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est épouvantable!...

—Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, ce qui me touche le plus dans tout cela c'est les bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... ça me donne froid dans le dos.

—Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux?

—C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et innocentes bêtes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est pis encore.

—Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez là sont insensés.... Avez-vous des soupçons sur quelqu'un, messieurs les gendarmes?

—On accuse des saltimbanques qui ont quitté Villeneuve cette nuit, sans payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu.

—Il est facile de retrouver leurs traces!