—Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?...
—Votre protection ne saurait leur suffire; si c'était M. Lebègue, votre papa, qui les prît sous la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous vous disons au revoir.
—Mon père va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu.
—Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que M. Lebègue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine, à moi, de songer qu'ils vont partir comme cela.»
En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, malgré leur trouble, comprirent que c'était un personnage tout-puissant aux Granges, car à sa vue, la servante avait délicatement ramené le coin droit de son tablier sur la hanche gauche, et M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes, ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre un pouce de leur dignité. Intérieurement ils se disaient: M. Lebègue, qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil général, qui a le sous-préfet dans sa manche gauche, le préfet dans sa manche droite, sans compter le député, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement, verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente tenue et sont parfaitement à leur affaire, et alors, en sa qualité de père de ses administrés, il ne pourra se dispenser de faire nommer lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localité plus importante que Villeneuve-le-Roi.
«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà sur la route de Versailles? demanda Richard.
—Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honnêtes ouvriers qui, cette nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la méprise dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre immédiatement en liberté.»
Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M. Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés.
M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre, Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom. Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le descendant de Pierre du Coudray.
Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi, de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là, ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés, les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le juste?