Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement n'étaient que trop faciles à séduire.
On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire toutes sortes de grimaces.
«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire, mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.
—Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.
—Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?
—Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.
—Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge, l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous répondre comme si c'était conforme aux usages.»
Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:
«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de son ingrate patrie.»
Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté aucune; Sabin avait le don de les charmer.