—Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.»
A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir sauver du naufrage.
Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête.
«Et pour moi? dit-elle.
—Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux joues.
Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.
Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse pipe et se mit à fumer sérieusement.
Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions.
Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.
«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux imbéciles.