Ils racontèrent leur mésaventure.

«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.»

A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M. Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille, suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son tour paya de sa personne.

La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on coucha dans une étable entre deux vaches et un âne.

C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le gagnent.

César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au point de vue de la recette et disait avec son ami:

«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»

Ou bien:

«Voici une ville, bonne aubaine!»

Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire. D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns les autres....