—Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»

Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation. Dans ce beau livre,—objet d'une grande admiration de la part de mes amis,—dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait au lutrin.

Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on irait à la comédie.

Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot, jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet, et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient aux bagatelles de la porte, Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante:

«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier rang.

Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire, ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et neufs comme eux.

Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de la troupe,—ils étaient huit,—sautèrent assez lestement par-dessus en s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête.

Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., du Cirque de Paris. Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!

Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.

«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?