«Je savais qu’il vivait à Versoix toute l’année; mais il m’offrait une installation chaque printemps à Paris. Je n’aimais personne d’autre. Théoriquement, j’avais toujours trouvé très bien mon arrière-cousin Luc.
«L’avais-je toujours trop connu?
«Était-ce trop soudain?...
«Littéralement, il n’y avait point de raisons; ou plutôt, s’il n’y en avait pas «contre», il n’y en avait pas davantage «pour». Et, il n’y a pas à dire, quand on a songé au mariage avec son cœur, pour épouser tout à coup un monsieur, il faut qu’il y ait des raisons «pour».
«Seulement, il arriva deux choses après cet épisode de nos relations: c’est que Luc rompit avec nous, autant qu’il se peut courtoisement. C’est-à-dire qu’il ne parut à la maison que les jours où il était certain de ne pas me rencontrer; et que je me mis à le regarder beaucoup, et à m’en occuper perpétuellement, dans l’idée de ce qui aurait pu être; observations que sa volonté de nous fuir rendait extrêmement difficiles.
«Je me disais que dans cette tête il y avait pour moi des pensées que nul autre n’avait... Je cherchais ce qu’elles pouvaient être, et la douceur qu’il y a à se sentir aimée, d’où que vienne l’affection, me pénétrait un peu.
«Savoir qu’on est pour quelqu’un préférable à toutes; que la tendresse, l’admiration ou l’indulgence suivent et embellissent chacun de vos actes...
«En même temps, Luc maigrit un peu, pâlit considérablement; ce qui donnait à sa figure une expression infiniment séduisante; se mit à faire à toutes les femmes une cour... insupportable! enfin changea, quoiqu’il m’ait constamment affirmé le contraire depuis, quelque chose dans la coupe de sa barbe et de ses cheveux, ce qui acheva de lui donner son air Henri III, hardi et las.
«Et tout à coup je le vis comme je l’ai toujours vu depuis, et après m’être crue fort heureuse, je me mis à être la plus misérable des créatures.
«Puisqu’il m’aimait déjà lui, et que voilà que je l’aimais à présent, nous n’avions plus qu’à recommencer. C’était si simple!...