«Mon oncle, près de la fenêtre, s’occupait de son fusil. A la chaleur des fagots que Luc entassait, la femme s’assoupissait, et sous le manteau de la cheminée, assis côte à côte, nous étions si seuls lui et moi, que je me demandais si l’occasion cherchée n’était pas venue, et s’il ne fallait pas parler maintenant.
«Mais à l’étranglement de ma gorge, je sentais que ce sont des choses qui se projettent, mais ne peuvent pas s’exécuter...
«Par mots coupés nous causions doucement. Il semblait qu’il n’y eût rien eu entre nous, tant c’était facile et simple; et nous disions des choses pourtant qu’on ne dit que quand on parle très intimement... Ce que nous aimions; ce que nous pensions l’un et l’autre sur tout.
«De temps en temps, Luc, qui ne cessait de toucher au feu, heurtait les chenets avec ses pincettes. La vieille tressaillait, ouvrait les yeux, et tâchait de se redresser.
«Il me semblait que quelqu’un entrait chez nous. Je me taisais malgré moi, et chaque fois que je prévoyais un choc, j’avais envie de crier à Luc: «Vous allez la réveiller!» sans l’oser jamais, puisque ça lui était égal, à lui...!
«Puis il y avait des silences pendant lesquels nos regards se croisaient, et pendant lesquels je me disais: «Maintenant, il pense à «cela» et il «sait» que j’y pense...» Et à force de sentir que nos pensées se comprenaient et qu’il se taisait toujours, une telle angoisse m’envahissait, que je m’en allais pour qu’il ne vît pas ça aussi.
«Je préparais le couvert; j’apportais sur le bord de l’âtre la soupière et la grande miche, où il fallait tailler de petites tranches... Puis je me rasseyais et je reprenais mon illusion et mon rêve.
«Pourquoi n’aurions-nous pas un jour un foyer à nous deux, où je ferais pour lui ce que je faisais à présent ici?... Et je coupais mes tranches délicatement, soigneusement; en tendresse de ce qu’elles signifiaient dans mon esprit, sans que Luc, toujours silencieux, parût se douter une minute de ce qu’elles voulaient dire.
«Puis ça se prolongea si longtemps; ce qui me serrait le cœur, devint si fort, que sans préparation, sans que j’y pusse rien, je sentis tout à coup que mes joues étaient pleines de larmes, et que je continuai à pleurer là devant lui, morte de honte et de peine, sans autre force que de me cacher dans mes mains.
«L’instant d’après, Luc écartait mes doigts, le regard et la voix changés...