«La reculette...», «les petits noirs...», tout cela formait un contraste si comique avec la colère d’Anne et la dignité de son propre ton à lui, que la gaieté avait saisi Michel... Il allait la faire rire à son tour, et la détente serait trouvée!

Mais quoi! Faire rire la jeune femme semblait une entreprise irrespectueuse, à voir ce visage crispé, farouche; et un grand découragement l’avait repris, tandis qu’elle nouait nerveusement sur son chignon les bouts soyeux d’un voile de gaze... Une gaze épaisse, une gaze de vieille Anglaise en voyage; bleue, avec un large bord satiné qui recouvrait la bouche et le menton comme d’un encadrement de deuil, pendant que derrière le brouillard du reste, les points brillants survivaient seuls:—les yeux, le bout relevé d’un petit nez; inquiétants et sournois comme ces gens assis chez eux derrière un store, qui voient tout, et qu’on ne peut voir.

D’un geste vague, Michel avait offert son concours, refusé d’un seul mouvement de la tête; et, toute communication visuelle décidément fermée entre lui et sa compagne, il était retombé dans ses réflexions.

Il se reprenait depuis la veille, depuis cette tardive arrivée chez sa fiancée, quelques heures seulement avant le mariage civil, par suite de cette explosion survenue dans la mine qu’il dirigeait, le jour même où devait commencer son congé... Son entrée dans la salle à manger pendant le déjeuner, le brouhaha des questions, les cris d’horreur sur l’accident; les récits, déjà dénaturés, qu’il remettait au point, coupés de demandes sur «les papiers», l’heure d’arrivée de ses témoins, ou la santé d’un garçon d’honneur menacé, la dernière fois qu’on l’avait vu, de cette ridicule disgrâce: les oreillons... Et durant tout ce temps-là, sa fiancée, Anne, trempant du pain dans l’œuf qu’elle avait devant elle, le retrempant, sans songer à manger, et le regardant, comme si quelque blessure reçue à son insu l’eût défiguré subitement.

Une histoire fantaisiste, comme celles qu’il rectifiait une à une, lui avait-elle prêté, à lui, un rôle héroïque dont elle s’était enthousiasmée? Demeurait-elle consternée d’avoir vu tomber son auréole?... Il ne savait. Mais c’était de ce moment-là que datait le premier symptôme fâcheux, il en était sûr...

La mairie ensuite... Et là, toujours ce regard surpris et perplexe dans les yeux de la jeune fille; non plus attentif et scrutateur comme chez elle; mais presque avec un air de délibération intime, dont il frissonnait encore.

«Dirai-je oui?... Dirai-je non?» semblait-elle se demander, vraiment! Puis, tout le reste de la journée, cette impossibilité de l’avoir à lui seul un instant, qu’il avait prise pour la malice des choses,—où il voyait de la préméditation maintenant:—avec Madeleine, son amie, toujours entre eux, et ces «derniers mots» sans cesse échangés à voix basse, dans une embrasure de fenêtre, et qu’elles appuyaient d’une telle mimique!...

C’était sa terreur, cette Madeleine, pour laquelle il était l’ennemi naturel, venant lui enlever ce qu’elle aimait, cette Madeleine dont il se sentait si minutieusement et si rigoureusement observé.

Au jour de la présentation, elle était là, juge silencieux et implacable, commentant, il l’avait su depuis, chaque geste ou chaque mot maladroit qui lui échappait dans son trouble, pénétrée du mandat qu’Anne lui avait confié: «Il faut qu’il te plaise comme à moi», et relevant tout ce qui était critiquable, avec la plus irrésistible gaieté.

Les deux amies une fois d’accord, ayant reconnu que Michel leur convenait également à toutes deux, Madeleine s’était effacée comme elle le devait; mais Michel avait gardé de cette double épreuve une peur qu’il avouait candidement, et dont ces colloques de la dernière heure lui avaient redonné l’angoisse...