Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait devant elle.

Qu’était-elle donc pour eux—qu’avait-elle été surtout,—pour qu’ils la pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?

Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils la faisaient dans leur cœur.

Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune, séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures tôt disparue, et ce charme indéfinissable qui tirait les cœurs à elle. Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.

Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup sûr.

Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.

C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.

Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?

Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme qu’elle voulait rester, elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.

Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé, où elle entassait ses trésors.