Quai d’Orsay, nous nous arrêtons et nous changeons de conducteur. A la porte de l’Élysée nous descendons un peu tremblantes, nous formons nos rangs, très correctes, et le général Février, son beau grand-cordon en travers de la poitrine, prend la tête de son petit monde.

A cette minute, positivement, j’ai senti que Napoléon était un peu avec nous. Ne ris pas, Luce, je t’assure, il est adoré chez nous. Tu sais qu’il nous appelait ses filles et nous surveillait de très près... J’ai eu froid seulement au cœur quand j’ai pensé aux canotiers. Il ne les aurait pas aimés!...

Je suis restée dans ce nuage de griserie et d’héroïsme pendant tout le premier quart d’heure, ravie, soutenue; puis quelque chose m’a fait retomber. Quelque chose de bien vulgaire. Sais-tu quoi, ma pauvre chérie?... Mes souliers... que je regardais pour la première fois depuis le matin avec des yeux devenus conscients de leur effroyable laideur; des yeux qui en voyaient d’autres à présent. De vrais souliers, jolis, coquets, qui marchaient tout autour de moi, qui se posaient sur le sable en y marquant une petite trace, comme une patte de bergeronnette que j’effaçais, moi, en passant et que mon pied cachait toute, comme un pied de paysanne!

Ma joie s’est envolée. Napoléon et Louis XIV se sont retirés de moi, et je me suis sauvée à l’écart!

Qui voudrait s’approcher de moi? qui songerait à me faire danser?...

Oh! pour ces petits talons coquets, ce que j’aurais donné à cette heure!

Les ombrelles claires, les jolies robes; je regardais tout ça sans penser même à la laideur de mon noir; mais mes pieds, c’était une souffrance. Ils s’allongeaient, ils s’allongeaient... Je ne voyais plus qu’eux dans le jardin. Une gaucherie à perdre le sens et à ne pas pouvoir remuer.

Partout l’entrain gagnait, on nous mettait de la fête avec une bonté charmante. Les petites, au buffet, s’escrimaient avec ardeur. Toujours emmenées pour y aller, très sages, Dieu merci, mais les yeux luisants de plaisir.

D’autres, des grandes, dansaient déjà, en insouciance parfaite des galoches qu’elles traînaient. Moi, je restais dans mon massif.