Des esclaves assises sur le chilta (matelas de soie) accompagnaient la danse en frappant sur le darraboucka, sorte de tambourin fait d’une peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le rythme.
Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un instrument bizarre, la Noune, que je ne puis mieux comparer qu’à une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants commencèrent.
Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.
Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs heures ; en mon honneur on avait apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.
— Mais, les Françaises ne boivent donc pas ?… me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.
Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes les femmes.
Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.
C’était à qui exciterait encore la malheureuse.
— Encore un verre de cognac, Zénab !…
— Un peu de vin, ma fille ; le jus de palmes rend la beauté au visage, et l’éclat aux regards…