Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement que cela lui faisait également cet effet, et il donna un coup de sifflet.
Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance—la Providence veille sur certaines personnes—cet incident se passait à Carlsruhe, où je possède un ami allemand, personnage officiel qui occupe une situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui se serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en fallut d'un cheveu que je restasse captif. Mon élargissement est encore aujourd'hui considéré par les autorités allemandes comme une grave faiblesse de la justice.
Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George. L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous et eut pour résultat de nous faire perdre George. On apprit plus tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police; mais nous ne le sûmes pas au bon moment. Nous pensâmes qu'il avait dû continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe, nous sautâmes dans le premier train en partance. Quand George, las d'attendre, s'en vint à la station, il s'aperçut de notre départ et du départ de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien qu'il ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet était entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des motifs suffisants d'excuse, George entra délibérément dans une série de crimes dont la lecture au procès-verbal officiel nous fit dresser, à Harris et à moi, les cheveux sur la tête.
Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqué: vous commencez par prendre à votre gare de départ un billet pour celle de votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y accéder, mais l'employé vous renvoie avec emphase. Où sont les preuves de votre droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; ce n'est qu'un mince préliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un supplément de train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir fini. On vous permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler. Il vous faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», qui vous rend titulaire d'une place pour un parcours déterminé.
Je me suis souvent demandé ce que ferait celui qui s'obstinerait à ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la voie, derrière le train? Ou pourrait-il se coller une étiquette comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que ferait-on de celui qui, muni d'un «Schnellzugticket» refuserait avec fermeté—ou n'aurait pas les moyens—de prendre un «Platzticket»: lui permettrait-on de s'étendre dans le filet à bagages ou de s'accrocher à la portière?
Mais revenons à George. Il avait juste de quoi prendre un billet de troisième classe pour Baden en train omnibus. Pour éluder les questions de l'employé, il attendit que le train démarrât pour sauter dedans.
C'était le premier chef d'accusation relevé contre lui:
a) Etre monté dans un train en marche;
b) Malgré la défense formelle d'un employé.