—Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.
Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. Ce n'est pas une vertu; je ne veux pas m'en vanter. Ce n'est qu'un instinct tout animal, auquel je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur mon chemin des montagnes, des précipices, des rivières et d'autres obstacles de cette sorte qui m'empêchent d'avancer,—ce n'est pas ma faute. Mon instinct me conduit très sûrement; c'est la planète qui a tort. Je les emmenai donc par la route du milieu. On n'aurait pas dû m'imputer à crime le fait que cette route du milieu n'ait pas eu suffisamment d'énergie pour continuer plus d'un quart de mille dans la même direction, et qu'après trois milles de montées et de descentes elle ait subitement abouti à un guêpier. Si cette route médiane avait suivi la direction qu'elle aurait dû suivre, elle nous aurait menés là où nous voulions aller, j'en suis convaincu.
Ce don particulier qui m'est échu, j'aurais continué à m'en servir pour découvrir un nouveau chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir leur mauvaise humeur. Mais je ne suis pas un ange—je l'avoue franchement—et je refuse de faire des efforts au profit d'ingrats et de rebelles. D'un autre côté je me demande si George et Harris m'auraient suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en lavai les mains et que Harris me remplaça comme chef de colonne.
—Eh bien, me dit-il, je suppose que vous êtes satisfait de votre œuvre.
—J'en suis assez satisfait, répondis-je du haut du tas de pierres sur lequel j'étais assis. Je vous ai menés jusqu'ici sains et saufs. Je mènerais plus loin, mais nul artiste ne peut travailler sans encouragement. Vous vous montrez mécontents de moi parce que vous ne savez pas où vous êtes. Il est possible que vous soyez dans la bonne direction, sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je ne m'attends pas à des remerciements. Suivez le chemin qui bon vous semblera; je ne m'en occupe plus.
Je parlai peut-être avec amertume, mais je n'y pouvais rien. On ne m'avait pas adressé une parole aimable pendant tout ce trajet rebutant.
—Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, dit Harris: George et moi sommes convaincus que sans votre aide nous ne serions pas arrivés à l'endroit où nous nous trouvons. Nous vous rendons justice en cela. Mais on ne peut pas se fier aveuglément à l'instinct. Je compte vous proposer d'y substituer la science qui, elle, est exacte. Donc, où se trouve le soleil?
—Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous retournions au village et que nous demandions à un gamin de nous servir de guide pour un mark, cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?
—Cela nous ferait perdre plusieurs heures, répliqua Harris d'un ton décidé. Fiez-vous à moi. J'ai étudié la question. (Il tira sa montre et commença à tourner sur lui-même.)