Harris était en colère après cet homme; il lui aurait volontiers donné une leçon pour lui apprendre à voyager dans des régions perdues et à vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins de fer, sans savoir un traître mot de la langue du pays. J'avais refréné l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur et l'intérêt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en douter.

Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de leur mieux pour répandre la langue anglaise chez les habitants moins favorisés de l'Europe. Newton et Darwin ont peut-être réussi à rendre la connaissance de leur langue nécessaire aux étrangers soucieux de l'évolution de la pensée humaine. Dickens et surtout Ouida auront peut-être encore davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu désireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le porte-monnaie à la main, dans tous les coins du continent. On pourrait être choqué de son ignorance, irrité de sa stupidité, écœuré de sa présomption. Le résultat pratique subsiste; c'est cet homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan suisse par les soirées d'hiver trotte à travers les neiges pour assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands étrangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire leurs études dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel ajoutent à leurs annonces: «Inutile de se présenter sans une connaissance suffisante de la langue anglaise.»

Si les races britanniques se mettaient en tête de parler autre chose que l'anglais, le progrès surprenant de la langue anglaise à travers l'univers s'arrêterait.

Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa langue, vit parmi les étrangers.

—Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous ceux qui parlent l'anglais.

C'est lui le grand éducateur. Théoriquement nous devrions le blâmer; pratiquement il sied de se découvrir devant lui. Il est le missionnaire de la langue anglaise.


CHAPITRE DOUZIÈME

Nous sommes contristés par les instincts primitifs des Germains. Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale sur l'Insulaire. Il n'est pas assez débrouillard pour se mettre à l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur fatigué, muni d'une brique. Le chien va à la chasse. Une résidence de famille peu désirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme très gai gravit la montagne. George, alarmé par l'heure tardive, descend vivement par l'autre côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je déteste rester seul et suis Harris à mon tour. Prononciation spéciale à l'usage des étrangers.

Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes supérieures est l'instinct terre à terre qui pousse les Allemands à placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve toujours et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au sommet des montagnes, soit dans les gorges féeriques, dans les défilés déserts comme près des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entouré de tables tachées de bière? Comment se perdre dans des rêveries historiques en respirant une odeur de veau rôti et d'épinards?