Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler ainsi; elle m'étonnait et me chagrinait profondément.
—Ce n'est pas une remarque très affable, remarquai-je, ni bien digne d'une épouse.
—J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour cela que je ne l'avais pas formulée jusqu'ici. Vous autres, hommes, vous ne comprendrez jamais que, si vif que puisse être l'amour d'une femme, il y ait des moments où elle s'en fatigue. Tu ne sais pas combien de fois j'ai souhaité de pouvoir mettre mon chapeau et sortir sans entendre tes: «Où vas-tu? Pourquoi vas-tu là? Combien de temps resteras-tu dehors et quand seras-tu rentrée?» Tu ne sais pas combien souvent l'envie me démange de commander un dîner que j'aimerais et que les enfants aimeraient aussi, et qui aurait le don de te faire mettre ton chapeau pour aller dîner au club. Oh! inviter une amie qui me plaît et que je sais te déplaire, aller voir des gens que j'aimerais voir, aller me coucher quand j'aurais sommeil et me lever à mon gré! Deux personnes vivant ensemble sont forcées de se sacrifier mutuellement leurs désirs. C'est quelquefois un bienfait de se relâcher un peu de la tension journalière.
Plus tard seulement, ruminant les paroles d'Ethelbertha, je suis arrivé à en comprendre la sagesse; mais, je le confesse, sur le moment, je me sentis blessé au vif.
—Si tu désires, dis-je, être débarrassée de moi...
—Voyons, ne fais pas l'imbécile, protesta Ethelbertha: je voudrais seulement être débarrassée de toi un pauvre moment, juste de quoi oublier les deux ou trois petites imperfections qui te sont inhérentes, juste assez longtemps pour me rappeler quel charmant garçon tu es par ailleurs et me réjouir d'avance de ton retour.
Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait animée d'un esprit de frivolité s'accordant mal avec le sujet de notre conversation. Je n'aimais pas du tout—et ce n'était guère le genre d'Ethelbertha—qu'elle considérât gaîment une séparation de trois à quatre semaines. Ce voyage ne me tentait plus. J'y aurais renoncé, si je ne m'étais pas senti engagé vis-à-vis de George et de Harris. Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: c'était une question de dignité.
—Très bien, Ethelbertha, répondis-je, j'agirai selon ton vœu. Tu tiens à être débarrassée de ma présence pendant quelque temps: tu seras satisfaite; mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosité impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu comptes faire pendant mon absence.
—Nous louerons cette villa de Folkestone et je m'y rendrai avec Kate. Et, si tu veux être gentil, tu engageras Harris à aller avec toi: Clara pourra alors se joindre à nous. Toutes trois nous avons ensemble passé de bons moments avant qu'on ait pensé à vous autres: ce serait délicieux de les faire revivre. Crois-tu pouvoir persuader Mr Harris de partir avec toi?