Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau, ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore, pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,—il s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la belle chute seraient comptées.

—Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?

Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.

C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.


Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester jusqu'au lundi.

A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver, mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre, en France et en Amérique.

La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit certainement beaucoup.

Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin. Cela apprend au public à s'en méfier.

Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la musique, il dit soudain, sans raison apparente: