De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par Carlsbad. Les bons Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on, à Carlsbad, comme les bons Américains vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures à Carlsbad, c'est l'heure de la promenade des élégants; l'orchestre joue sous la Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et vient de six à huit heures du matin dans un espace d'une lieue et demie. On y entend plus de langues qu'à Babel. Vous y rencontrez juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs, Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards monténégrins et millionnaires de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs tous les luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez à aucun prix à cinq lieues à la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilité des habitants ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment les quatre cinquièmes des habitués de Carlsbad et, comme ne pas s'exposer vaut mieux que guérir, tous les environs en sont soigneusement dépourvus. Mais on organise des «fêtes du poivre»,—des excursions où l'on fait fi de son régime et qui dégénèrent en orgies de poivre.


Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver une ville d'aspect moyenâgeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites pittoresques, beaucoup même; mais le tout est submergé dans le moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'être autant qu'on croit. Après tout, une ville est comme une femme, elle a l'âge qu'elle paraît. Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à apprécier sous le gaz et l'électricité complices de son maquillage. Tout de même ses murs sont craquelés et ses tours grises.


CHAPITRE NEUVIÈME

Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux auxquels l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. Le pécheur anglais: ses déceptions. Le pécheur allemand: ses privilèges. Ce qu'il est défendu de faire avec son lit. Un péché à bon marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. La mauvaise conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui indique. Le petit garçon allemand: son amour de la justice. Où il est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras. L'étudiant allemand: ses privautés et leur châtiment.

Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, d'avoir des ennuis entre Nuremberg et la Forêt Noire.

Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien municipal. Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en plus petit. Son attrait particulier consiste à offrir peu de chose qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans qu'on soit forcé de se déranger de son chemin: une galerie de tableaux d'importance moyenne, un modeste musée d'antiquités, un demi-palais; avec cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous distraire autrement. Harris ignorait que c'était un gardien qu'il insultait. Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il l'appela «dummer Esel».

Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien municipal d'«âne bâté», mais cet homme en était un, indubitablement. Voici ce qui s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten et désirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte, enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prétend ne pas avoir vu un écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme aposté là arrêta Harris et lui fit remarquer cet écriteau. Harris l'en remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut après lui et lui fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille occurrence tant de désinvolture; il voulait que Harris rebroussât chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrât dans le jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en convint et, pour résoudre la difficulté, il enjoignit à Harris de rentrer dans le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par la même porte. C'est à ce moment là que Harris le traita d'âne bâté. Ceci nous fit perdre une journée et coûta à Harris quarante marks.