MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour apprivoiser leurs éléphants?
FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car, s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de leurs épieux derrière les oreilles.
JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et moi: ce qui serait une mauvaise ressource.
MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher fortement les jambes de notre prisonnier.»
Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen excellent! Il ne peut manquer de réussir.»
Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.
Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît: au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.
Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les œufs que nous voulions rapporter.
J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à l'habitation.
Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque. Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus empressés à nous saisir des œufs, espérant que dans le nombre il s'en trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après notre départ.