Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des cochons.
«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses. Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»
À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe fuyait devant les deux autres.
Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans songer à dire merci.
M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé, comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles invasions pour l'avenir.
Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'œuvre, et la charpente du pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.
Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi déterminé.
Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la forêt.
«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons aux travaux ordinaires!
ERNEST. En établissant une place d'appât, comme celle de la Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir d'elles-mêmes.