MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus sage de les rappeler que d'attendre leur retour?

MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger mal à propos.»

Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.

«La nuit tranquille—La matinée sereine.—Excursion en caïak sur le lac de Waldeck.—Chasse aux cygnes noirs.—Prise d'un héron royal.—La grue et le moenura superba.—Un animal inconnu.—Nous partons pour Prospect-Hill.—Bonne santé.

«Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»

Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des éclaircissements de vive voix.

Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place avec un faisceau de branchages.

Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire couper le bout des ailes.

À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une place où il pût commodément opérer son débarquement.

Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le considérant avec un œil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez. Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif, qui aime le voisinage des grandes rivières.