FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.
«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.
«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé. Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos infatigables ennemis les singes.
«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver: aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents, voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.
«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes, j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de revenir attaquer nos plantations.
«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.
«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite, semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer. Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan, et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de l'astre silencieux.
«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur, nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré, ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.
«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine. C'étaient des chœurs étranges, interrompus de minute en minute par des pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.
«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident fâcheux.