«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte, et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.

—Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.

—Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission. Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer nos bagages.

—Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache porteront nos effets.»

Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants, qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de Terre promise.

Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la téter.

«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.» Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés hors de la baie.

À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux, si je ne l'en eusse empêché.

«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils dévorent.»

Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.