L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé. Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits poissons et des insectes.
Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin. Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure guérie.
Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches? Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
—Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?» Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que suffisant.
J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux pieds, qu'Ernest introduisait dans des nœuds que je faisais de pied en pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis. Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle; mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension, nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement. Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous. Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua; les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre; nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail, il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que moi seul de toute la famille je veillais encore.