—Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir montrées.»
Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je; mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon enfant.»
Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer, tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul doute vous rendra vos forces.»
En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse; mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce fut un des meilleurs repas de ma vie.
Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.