Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu nous témoigner leur affection.

«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»

Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras étaient leurs ailes.

Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord, quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.

Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon cœur de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle il s'était jeté dans l'eau.

Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en marche.

Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.

Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.

Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part d'éloges due à son activité.

«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de melons.