L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers: l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant contrarié.

«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.

—Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.

«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés, que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union fait la force.»

Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as si bien coupé?

—Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»

Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier, qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en boit modérément.

Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.

La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.

Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à gauche, et disparut complètement.