—Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en liberté, suis-nous, ou, va devant?

—Mais les chiens le forceront à marcher.

—Et si d'un coup de pied il venait par hasard à les tuer, il pourrait alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera de lui passer aux jambes une corde assez lâche pour le laisser marcher, et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je vais mettre en pratique un procédé dont les Italiens ont coutume de se servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espère, nous réussira. La circonstance justifie suffisamment la cruauté du moyen; ne t'en effraie pas.»

Je commandai en même temps à Jack de tirer de toutes ses forces la corde qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empêcher de remuer; je tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tête immobile, je pris mon couteau, qui était pointu et bien tranchant, j'en traversai les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui devait me servir de frein pour modérer sa fougue. Ce moyen barbare eut un plein succès, et je pus attacher à un arbre le buffle devenu soumis tout à coup, tandis que je dépeçai sa mère. Je pris la langue, sur laquelle j'étendis une poignée de sel, que nous portions toujours sur nous; je salai également plusieurs autres parties; et après avoir lavé la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des chasseurs américains, j'abandonnai le reste du cadavre à nos dogues. Ils se jetèrent dessus avec avidité; et j'allai me laver à la rivière, auprès de laquelle nous nous assîmes pour manger un peu. Nous remarquâmes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le buffle à nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'après d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la curée. Mais enfin l'énorme buffle ne fut bientôt qu'un squelette.

Dès qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en était rassasiée, une autre lui succédait. Nous remarquâmes parmi ces brigands des airs le vautour royal, le callao, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocéros, à cause de l'excroissance qu'il porte sur la partie supérieure du bec. Jack avait encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en détournai.

«À quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillité des habitants de cette île? Notre sûreté personnelle, les besoins de notre existence ne nous ont que trop autorisés à jeter parmi eux le trouble et la désolation.»

L'esprit léger de Jack écoutait peu ces considérations; je fus obligé, pour détourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux géants qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamètre, qu'il eût été facile d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrêtâmes aux plus petits, que dans ma pensée je destinai à servir de moules à nos bougies.

Enfin nous songeâmes à nous mettre en route. Le buffle, retenu par la corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rétif, et nous partîmes sans nous occuper davantage de l'âne. D'ailleurs je me rappelai tout ce que nous avions à emporter, et je ne voulais pas prolonger l'inquiétude des nôtres par une plus longue absence.


[CHAPITRE XXI]