CHAPITRE XXII.
Croiriez-vous, cher chevalier, que, sûr d'être aimé de Zaka, je ne pus voir sans compassion le trouble qui dévoroit l'ame de mon ami? Je m'attendris sur son état. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce que j'éprouvois qu'il étoit impossible de s'en défendre.
Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystérieuse, sa réserve, ses efforts, quoique vainement tentés: mais toutes ces fautes étoient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les combats cruels dont il étoit agité.
Il tomba dans une tristesse sombre que je tâchai vainement d'adoucir par tous les soins de l'amitié. Que sa douleur muette, que ses regards qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en détournoient avec effort, firent d'impression sur mon ame! Je n'osai plus être heureux en le voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant l'expérience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement conçus, je me disois que je ne devois pas goûter des plaisirs dont mon ami & mon compagnon étoit privé. Sa physionomie prenoit chaque jour quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son cœur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris moi-même de sa situation pénible, & je rêvois aux moyens de l'enlever à ses privations douloureuses.
Sans doute il avoit lu dans mon cœur mieux que je n'y lisois moi-même, & il me tint ce discours que j'écoutai sans indignation. Il n'auroit pas tenu le même langage à tout autre qu'un sauvage.
Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amitié: depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon cœur: la dissimulation m'est un fardeau pénible. Ce cœur infortuné aime ta Zaka, & l'aime jusqu'à la fureur. Vois dans ce cœur déchiré tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers le désespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai d'être. Délivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, ôte-moi une vie qui m'est importune; préserve-moi du crime que dans mon aveuglement je pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas être plus long-tems ingrat envers mon ami, mon libérateur: c'est assez d'être malheureux, sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-même d'être ainsi! Mais je suis seul consumé de desirs, tandis que tu reposes dans les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent s'éteindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, & c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tes yeux ne seront plus fatigués de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront plus mes gémissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans envier le bien qui t'appartient.
Il prononça ces mots avec un tel désordre, que je craignois à chaque instant les suites extrêmes de son désespoir. Je fus touché jusqu'aux larmes après l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frémissoit de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intéressant; je compatis à ses souffrances, & en l'écoutant je me représentois les tourmens que j'aurois à endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon amour.
Cet Européen rusé connoissoit bien mon cœur; il sentoit que je serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amitié, & que sa franchise éveilleroit ma générosité. Son tourment n'étoit pas plus vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit perdre ma félicité. Choix cruel! l'image de mon ami expirant me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son sort me sembloit plus affreux. Zaka étoit tendre, passionnée; mais je ne goûtois plus le charme de la posséder. Lodever soupiroit en ma présence, & me faisoit chaque jour l'aveu naïf de ses tourmens. La résolution que je pris vous étonnera; mais elle me fut inspirée par la pitié, par la bonté naturelle de mon cœur, par je ne sais quel sentiment. Je me déterminai à partager avec mon ami la possession de Zaka.
Vous direz que c'est un acte de générosité de sacrifier sa maîtresse à son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que ce soit; qu'elle est aussi éloignée de la nature que des mœurs civilisées; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit féroce, qui ne dispute sa femelle à coups de dents ou à coups de griffes. J'eus d'autres sentimens dans mon désert: je ne crus pas m'avilir en obéissant à la pitié. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le bonheur de l'un & de l'autre; mon cœur ne pouvoit se fermer à leurs soupirs, & j'agissois à la fois par un sentiment de compassion, d'équité & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois un sacrifice réel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage & dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme civilisé.
D'un autre côté, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi dans le monde, en voyant près de moi un homme sans cesse gémissant. De l'autre, je me représentois le plaisir délicieux de l'arracher au désespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le cœur de Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever n'ôtera rien à la somme du mien. Aucune idée honteuse ne se mêloit à ce partage.