Le trépas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous n'y songions pas. Azeb nous avoit dérobé, autant qu'il l'avoit pu, le trépas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir, il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se réveilleront. Il nous avoit accoutumés, pour ainsi dire, à nous croire immortels, & il nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de terme. Comme Dieu, nous répétoit-il souvent, sera toujours Dieu, de même l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'idée de la destruction nous étoit étrangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'étoit pas mort pour nous: il nous sembloit qu'à chaque instant il alloit se lever & nous parler.
Nous redoublâmes pour sa mémoire le respect que nous avions eu pour lui pendant sa vie; nous enterrâmes son corps d'après les conseils de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction lugubre son visage ne changea point; il ne mêla point un soupir à nos douleurs: quand nous l'interrogions sur cet événement imprévu, il nous répondoit d'un air calme: Azeb étoit vieux, & vous devenoit inutile; il faut que chacun meure. Que nous étions loin de soupçonner la véritable cause de sa mort! L'idée d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans notre pensée: on nous l'auroit expliqué alors, que nous n'y aurions rien compris.
Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre à la terre les tristes dépouilles d'Azeb! Nous ensevelîmes dans une fosse obscure un cœur autrefois animé d'un feu céleste, des mains dignes de porter le sceptre & de tracer des leçons aux sages. Hélas, m'écriai-je sur sa tombe, voilà donc l'étroite & éternelle demeure de ce pere chéri! Le chant des oiseaux, la beauté de la nature, la renaissance du jour, notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux faire jaillir la rosée du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus errer au hasard dans la forêt, plongé dans une douce méditation, levant ses mains pures vers la voûte du firmament; rien ne peut plus réchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un autre monde; que la partie pensante de lui-même subsisteroit toujours; qu'une ame immortelle seroit séparée de son corps & deviendroit à jamais heureuse par la clémence infinie du Créateur! Oui, cette idée me plait; cette idée est grande, elle est conforme à tout ce que j'apperçois de la main du grand Être. Il faut qu'il soit sublime & magnifique en tout; il faut qu'il accorde à sa créature tout ce qu'il peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense à nous; il converse encore avec Zidzem & Zaka. Ah! du séjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos cœurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gémissemens & les louanges que nous donnons à son ame généreuse.
Nous baisâmes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que ma fille la baisât aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon sa promesse, elle se montrât à moi dans un autre monde.
Zaka pleuroit amérement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sûre qu'Azeb vit encore; il vit avec le grand Être dont il nous a parlé. Il est heureux, puisqu'il le connoît; il est à la source de tout bien, il lui parle de nous, car il ne délaissera pas ceux qu'il a tant chéris sur la terre.
A quelques jours de là nous eûmes, chacun de notre côté, un rêve où nous revîmes Azeb. Ce rêve différoit si peu de la réalité que nous crûmes qu'il n'étoit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours avec nous. Comme son visage pendant notre rêve ne nous avoit paru ni triste ni souffrant, nous nous accoutumâmes à nous dire: Il est avec le grand Être; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre protecteur; il nous enverra toujours des pensées justes & bonnes.
CHAPITRE XXVI.
Caboul, le fidele Caboul étoit sorti de sa froideur pour pleurer Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au ciel & saluer le lieu où il reposoit. Nous l'honorâmes comme un second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus; & quoiqu'il ne fût pas doué des qualités de l'esprit, il nous força d'admirer sa grande ame. Je m'apperçus que depuis la mort d'Azeb il évitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte de répugnance; & ayant été frappé un jour de sa main, il lui dit: Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux là qu'avec vous. Je ne fis point attention à ces paroles, ne pouvant en pénétrer le sens.