La route que nous prîmes pour arriver à San-Salvador étoit la plus périlleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les plus difficiles, sur le plus léger espoir de revoir ma chere Zaka.
Je ne vous parlerai point de mon étonnement à mon arrivée parmi les Européens. Je tais la foule de pensées qui vinrent m'assaillir: ce tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois dupé, je vis insulter à ma simplicité. Je ne vous exposerai point le flux & le reflux de mes idées avant que je fusse parvenu à connoître leurs vertus & leurs vices, & à savoir apprécier le vrai caractere de leur esprit. Il m'eût été impossible, sans le secours du Jésuite, de me tirer de ce labyrinthe: il fut véritablement pour moi un bon chrétien, car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces à ses conseils & à son crédit, il ne m'arriva rien de fâcheux.
Nous ne tardâmes point à arriver à San-Salvador, où étoit cet objet adoré, dont j'attendois le charme & la félicité de ma vie.
Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent extasiés de la revoir. Ils apprirent avec étonnement ses aventures singulieres. J'avois été son libérateur, & je n'avois jamais conçu l'idée de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa personne: elle étoit belle néanmoins, & je puis dire qu'elle s'étoit familiarisée avec l'idée que je deviendrois son époux, après lui avoir sauvé la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrachée au couteau du prêtre des Gengis, & la fidélité que mon cœur avoit jurée à Zaka m'éloignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pesé, car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit prendre d'empire sur mon ame. J'avois traité la jeune Portugaise comme un dépôt sacré confié à mes soins. Ses parens étoient riches, ils me témoignerent leur reconnoissance en me comblant de présens. Mais leur amitié me fut encore plus chere, & j'ai conservé avec eux, pendant plusieurs années, une relation qui me fut agréable & utile.
Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point été maîtresse de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit été impossible de répondre. Zaka, toujours victorieuse, effaçoit constamment à mes yeux tous les charmes qui m'étoient offerts.
CHAPITRE XXXV.
Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une foule de curieux qui cherchoient à me voir & me faisoient mille questions ridicules. Après m'avoir beaucoup lassé, on se lassa enfin de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin de me traiter avec une sorte de dérision qui n'excluoit pas néanmoins la politesse; mais j'ai remarqué que le ton dérisoire étoit la raison suprême parmi plusieurs peuples d'Europe.
Le Jésuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le même cloître qu'elle avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrême impatience, agité à la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle crainte confuse que mon bonheur ne répondît pas à mes espérances. Je demandai au Jésuite pourquoi Zaka étoit dans un cloître, ce qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison. Il éludoit mes questions, & me disoit qu'elle étoit tranquille, heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le plus convenable à ses malheurs & à sa situation. Il ne me disoit rien au-delà; il ne m'expliquoit pas toute l'étendue de mon infortune; il cherchoit à reculer le moment fatal où mon cœur devoit être déchiré d'une maniere si cruelle. Je ne prévoyois pas ce qui m'attendoit; & le Jésuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens, éloignoit le plus qu'il pouvoit l'instant où ce coup de foudre si nouveau viendroit fondre sur moi.