Une guerre civile alloit embraser l'état, & c'étoit la religion qui devoit aiguiser le fer. Mon pere vit qu'il seroit trop foible contre la plus grande partie de ses sujets révoltés: il aima mieux céder pour épargner le sang, & ce fut de cette maniere qu'il désarma ses sujets, se flattant de les convaincre bientôt de leur profonde erreur.

Il accepta donc le traité que les Espagnols lui offrirent, parce qu'il avoit espéré que ses sujets ouvriroient les yeux & redeviendroient fideles à leur premier serment, gage de leur liberté, de leur bonheur. Malheureux Azeb! plus malheureux citoyens! Tous les yeux se fermerent sur les dangers & sur les désastres qui préparoient la ruine de la patrie.

Tandis que les jeunes Chébutois, le front ceint de fleurs, célébroient au milieu des festins cette nouvelle alliance, ils furent trahis par leurs compatriotes superstitieux. Au signal qu'ils donnerent, les Espagnols commencerent le carnage. Surpris, enveloppé de toute part, ce peuple ne put se défendre, & le fer dans la main de la férocité choisit à son gré ses victimes.

Azeb qui avoit un secret pressentiment de cette trahison, s'échappa du carnage où ses sujets innocens étoient plongés. Au milieu de tant d'horreurs, il eut la joie de voir son fils & sa fille sauvés par les soins d'un serviteur fidele: mais parmi la foule des assassins il perdit la belle Alguézire. O douleur! il vit la main qui perça son cœur, il entendit les derniers mots de sa bouche expirante, & son bras fut impuissant à la venger.

Quelques sujets rassemblés autour de sa personne protégerent sa vie & favoriserent son évasion. Obligé de céder à leurs pleurs, il nous prit entre ses bras; & après avoir marché long-tems, accompagné d'un seul domestique, il se cacha dans des antres secrets à lui seul connus.

Du fond de cet asyle on distinguoit la flamme des bûchers qui consumoient nos malheureux concitoyens, & l'écho nous reportoit sur ces rochers déserts leurs cris lamentables. La fumée qui sortoit des cabanes embrasées, s'élevoit en noirs tourbillons, obscurcissoit le ciel, étendoit sa vapeur jusques sur nous & se mêloit à l'air que nous respirions.

Ceux des nôtres qu'on voulut forcer à embrasser une religion qu'on leur avoit trop appris à détester, aimerent mieux expirer dans les flammes. On les vit danser autour du bûcher, puis embrasser le bois qui alloit les réduire en cendres. Aussi courageux que les Espagnols étoient lâches, ils chantoient au milieu des tourmens les louanges de Xuixoto, croyant mourir pour sa gloire; & dans cette idée ils expiroient avec une sorte de joie.

Les Espagnols ne cesserent d'égorger que lorsque les victimes leur manquerent. Alors ils leverent leurs mains sanglantes vers le ciel, comme pour lui offrir le sacrifice de plusieurs milliers d'hommes. Ils se livrerent à une joie effrénée, & s'applaudirent, dans le sein de la débauche, de leurs crimes nombreux.

Ils instituerent une fête solemnelle, où ils célébrerent la mémoire de l'adultere, comme celle d'un saint qui devint leur digne patron. Mais, ô châtiment de la justice divine! les chrétiens Chébutois qui avoient trahi leurs concitoyens, furent trahis à leur tour, & reçurent le prix de leur perfidie. Esclaves & chargés de chaînes, condamnés aux plus vils travaux par ces mêmes Espagnols, justes une fois, leurs remords tardifs vengerent du moins la patrie & mon pere.