SONGE

D'UNE NUIT DE SABBAT, ou

LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.


INTERMÈDE.

DIRECTEUR DE THÉATRE.
De Mieding[27] enfants intrépides,
Nous avons ce soir congé net.
Vieille montagne et vals humides,
Telle est la scène du ballet.
HÉRAUT.
Ce n'est qu'après cinquante années,
Que les noces sont d'or. Grand mal!
Mais les brouilles sont terminées[28],
Puis l'or est un divin métal.
OBERON.
Êtes-vous Esprits de ma trempe?
Sachez le montrer en ce jour.
La reine et le roi vont d'Amour
Rallumer la nocturne lampe.
PUCK[29].
Puck entre, et se meut de travers,
Et traîne son pied en spirales.
Plus loin dansent, par intervalles,
De légers couples dans les airs.
ARIEL[30].
Ariel, en gonflant sa joue,
Module un son aérien.
À faux souvent le flûteur joue,
Mais parfois il rencontre bien.
OBERON.
Qui veut la paix dans son ménage,
N'a qu'à prendre exemple de nous:
Pour le bonheur du mariage
Il faut séparer les époux.
TITANIA.
Le mari sa femme importune?
La femme boude son mari?
Au fond du Nord conduisez l'une,
Menez l'autre au fond du Midi.

ORCHESTRE, TUTTI.

(Fortissimo.)

Insectes lourds suçant les roses,
Becs de mouche, nez de cirons,
Grenouilles, crapauds et grillons:
Voilà, messieurs, nos virtuoses.
SOLO.
Le basson nous vient par le bac:
D'une outre enflée il a la mine.
Entendez-vous le chnec-chnic-chnac
Qui sort de sa large narine?
ESPRIT qui vient de se former.
Prends cet embryon dans ce coin,
Mets-lui des ailes à la tête:
Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête;
Mais c'est un poème au besoin[31].
UN PETIT COUPLE.
Sur les fleurs, le long des rigoles,
Tu cours et sautilles vraiment
On ne saurait plus lestement;
Mais aux cieux jamais tu ne voles[32].
VOYAGEUR CURIEUX.
Dois-je bien en croire mes yeux?
N'est-ce point une mascarade?
Rencontrer dans ma promenade
Oberon, le plus beau des Dieux!
ORTHODOXE.
Quoi! pas de griffes, pas de queue!
C'est pourtant, à ce que je vois,
Comme les Dieux des Grecs sans foi[33],
Un Diable on le sent d'une lieue.
ARTISTE DU NORD.
Ce que je fis jusqu'à ce jour
N'est qu'ébauches, traits de génie;
Mais attendez, en Italie
Je me prépare à faire un tour.
PURISTE[34].
Ah! mon malheur ici m'amène.
Quels désordres immodérés!
Dans cette foule, sur la plaine,
Il n'en est que deux de poudrés.
JEUNE SORCIÈRE.
La poudre, ainsi que la chemise,
Sied aux femmes sur le retour.
Sur un bouc je suis, nue, assise,
Car mon corps ne craint pas le jour.
MATRONES.
Nous avons trop de savoir-vivre
Pour rabattre ici vos grands airs.
Votre jeunesse vous enivre,
Mais attendons l'âge... et les vers.
MAÎTRE DE CHAPELLE.
Ne voilez point la beauté nue...
Becs de mouche, nez de cirons.
Grenouilles crapauds et grillons,
En mesure, ou bien je vous tue.
GIROUETTE tournée d'un côté.
Réunion charmante à voir.
Les femmes les plus agréables,
Et les hommes les plus aimables!
Tous jeunes gens riches d'espoir.
GIROUETTE tournée de l'autre côté.
Si la terre ne s'ouvre vite,
Et ne les coule tous à fond,
La tête me tourne, et d'un bond
Dans l'enfer je me précipite.
XÉNIES[35].
Vrais insectes nous sommes là,
Tenant une maligne pince,
Pour rendre honneur au puissant prince,
À Satan, notre cher papa.
HENNINGS[36].
Les entendez-vous, ces harpies,
Naïvement médire en chœur?
Puis elles sont assez hardies
Pour se vanter de leur bon cœur!
MUSAGÈTE[37].
Dans les danses de ces Sorcières,
Je ne me déplais certes pas;
Car je puis mieux guider leurs pas,
Que les pas des Muses légères.
CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38].
Ma foi! hurlons avec les loups.
Porte-moi sur cette montagne;
C'est un Parnasse d'Allemagne,
On y trouve place pour tous.
VOYAGEUR CURIEUX.
Quel est ce grand qui court si vite,
Et qui se rengorge en courant?
Son nez partout il va fourrant.
—C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39].
GRUE.
En eaux troubles je pêche aussi,
Quand je n'en ai de plus sortables.
C'est pourquoi vous voyez ici
L'homme pieux parmi les Diables.
MONDAIN.
Oui, pour les pieux, croyez-moi,
Tout est instrument, véhicule:
Dans l'enfer, au nom de la foi,
Se tient plus d'un conventicule.
DANSEUR.
Voici venir des chœurs nouveaux.
Les tambours battent, le ciel tonne...
Paix! le héron dans les roseaux
Redit sa chanson monotone.
DOGMATIQUE[40].
Sans en démordre, je maintien
Qu'au doute la raison s'oppose;
Car si le Diable n'était rien,
Comment serait-il quelque chose?
IDÉALISTE.
L'imagination bientôt
Va prendre sur moi trop d'empire;
Et, si je suis tout, il faut dire
Que je suis aujourd'hui bien sot.
RÉALISTE.
Je sonde l'Être et me démène
À tel point que j'en perds le sens:
Pour la première fois je sens
Ma démarche errer incertaine.
SUPERNATURALISTE.
Oh! que j'ai de contentement
À voir défiler ces phalanges!
Car je peux rigoureusement
Conclure des Diables aux Anges.
SCEPTIQUE.
Courant après maints feux follets,
Chacun voit de l'or dans du sable.
Puisque le doute sied au Diable[41],
Ici je demeure et m'y plais.
MAÎTRE DE CHAPELLE.
Amateurs sans goût, pures bêtes,
Becs de mouches, nez de cirons,
Grenouilles, crapauds et grillons,
Ah! quels virtuoses vous êtes
LES SOUPLES[42].
Quant à nous, rien ne nous arrête:
Sans-souci, voilà notre nom;
Nous marchons sur les pieds, sinon
Nous marchons très-bien sur la tête.
LES EMPÉTRÉS.
Nous fûmes de bons pique-assiettes;
Mais ayant usé nos souliers
À faire aux princes des courbettes,
Maintenant nous allons nu-pieds.
FEUX-FOLLETS.
Nous sommes enfants de la boue
Qui corrompt les dormantes eaux:
Mais en vrais paons faisons la roue,
Puisqu'ici l'on nous trouve beaux.
ÉTOILE TOMBANTE.
Du haut des cieux que ma lumière
Tant de milliers d'ans éclaira;
Je tombe, et gis dans la poussière.
Sur mes pieds qui me remettra?
LES MASSIFS.
Place! place! les herbes ploient,
Le sol cède, l'arbre se rompt.
Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient,
Ont parfois des membres de plomb.
PUCK.
Hé! seigneurs éléphants, de grâce,
Daignez marcher d'un pas moins lourd.
Que le moins leste dans ce jour
Soit Puck à la mobile face
ARIEL.
Si la nature, si l'esprit
Vous a pourvus d'ailes divines,
Suivez-moi tous sur ces collines,
Où la rose à l'ombre fleurit.

ORCHESTRE.